Lors de la 53e session plénière du CSA, qui s’est tenue du 20 au 24 octobre 2025, une table ronde a été organisée sur les défis que rencontrent les régions et les groupes pour atteindre l’ODD 2 (Éliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et promouvoir une agriculture durable), après la présentation de l’édition 2025 du rapport L’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde (SOFI 2025).
La table-ronde, animée par Luz María de Regil, directrice du département Nutrition et Sécurité sanitaire des aliments à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a salué les conclusions du rapport SOFI 2025, soulignant que la hausse de l’inflation des prix des denrées alimentaires dans de nombreux pays a compromis la réalisation de l’ODD 2 ainsi que l’accès à une alimentation saine, en particulier parmi les populations à faible revenu.
Comme indiqué dans le rapport de sa 53e session, le Comité a souligné l’impact disproportionné de l’inflation des prix des denrées alimentaires sur les femmes, les enfants, les communautés rurales et les ménages à faible revenu, ainsi que la nécessité de mettre en place des mesures politiques en vue de protéger les personnes en situation de vulnérabilité.
Souad Mahmoud (Tunisie), membre du Comité de coordination du MSCPA, de la Coordination féministe pour la souveraineté alimentaire MENA et de la Marche mondiale des femmes, a prononcé la déclaration suivante, soulignant les conséquences de l’inflation des prix des denrées alimentaires sur les femmes des zones rurales, et expliquant comment des politiques alimentaires sensibles au genre et renforçant les liens entre les zones rurales et urbaines peuvent contribuer à protéger les moyens d’existence des populations.
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Déclaration du MSCPA prononcée par Souad Mahmoud lors du point II de l’ordre du jour de la 53e session du CSA. Rapport 2025 sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde (SOFI) : table ronde sur les perspectives régionales
Merci Madame la Présidente, merci encore pour cette occasion donnée au CSIP d’échanger et de contribuer par rapport à cette discussion importante. Lorsqu’on parle aujourd’hui de la flambée persistante des produits alimentaires, on a souvent tendance à y voir une crise passagère, un déséquilibre conjoncturel lié aux conflits ou aux aléas climatiques. Mais si l’on observe les tendances sur le temps long, on comprend que cette inflation n’est pas une simple dérive des marchés : elle est le produit d’un système économique où la nourriture est avant tout une marchandise, et non pas un droit.
Dans ce système, les zones rurales – censées être le cœur de la production alimentaire – se trouvent paradoxalement parmi les plus touchées par la cherté des aliments. Mais c’est pourquoi ? Parce que les paysanneries et les travailleurs ruraux ne contrôlent plus ni les moyens de production, ni les circuits de distribution, ni même la valeur de leur propre travail.
Ils sont en train de produire, mais ils n’en vivent pas. Ils nourrissent le monde, mais ils ont faim.
La crise actuelle des prix alimentaires révèle ce que beaucoup savaient déjà : les revenus tirés de la terre et du travail agricole sont écrasés entre deux forces et tout le monde le savait – d’un côté, le coût croissant des intrants agricoles, de l’énergie et du transport ; de l’autre, la domination des grandes chaînes agroalimentaires et de la finance mondiale, qui captent l’essentiel de la valeur ajoutée à ce travail là.
Ce que l’on appelle « inflation alimentaire » est donc aussi le résultat de la concentration du pouvoir économique et politique entre les mains d’un petit nombre d’acteurs capables de spéculer même sur la faim.
Et dans cette structure d’ inégalité, les femmes rurales occupent la position la plus vulnérable, mais aussi la plus stratégique. Elles sont majoritaires dans l’agriculture familiale, elles assument la reproduction sociale – nourrir, soigner, maintenir la vie – tout en restant les moins reconnues et les moins rémunérées. Et ça je crois que c’est de la part du monde entier.
Quand les prix montent, elles sont les premières à se priver pour nourrir les autres, les premières à voir leurs revenus s’effondrer, et les dernières à bénéficier des politiques de soutien.
Cette double marginalisation – économique et patriarcale – n’est pas un accident, je crois. Elle fait partie intégrante d’un ordre social qui repose sur l’invisibilisation du travail féminin et sur la dépendance structurelle du monde rural.
Sans rupture avec cette logique, les crises se répéteront et on ne va pas avoir de solution pour ça, toujours au détriment des mêmes personnes et des mêmes structures : au détriment des petits producteurs, des ouvrières agricoles, des femmes et des jeunes des campagnes.
C’est pourquoi il est urgent de penser autrement la question alimentaire.
D’abord, il faut replacer la production agricole dans une économie du bien commun, où la terre, l’eau, les semences et les savoirs ne sont pas des marchandises, mais des droits collectifs.
Ensuite, il faut redonner du pouvoir aux producteurs et productrices : cela passe par des politiques de prix équitables, des circuits courts, des coopératives rurales autogérées, et des systèmes publics d’achat qui soutiennent directement la production paysanne.
Et surtout, il faut une véritable révolution de l’égalité des genres dans les campagnes : garantir l’accès des femmes à la terre, au financement, à la formation, à la représentation politique. Non pas pour les « intégrer » à un modèle inégalitaire, mais pour qu’elles en soient les architectes.
Enfin, je veux parler de la question des liens entre zones rurales et urbaines.
Aujourd’hui, la ville consomme ce que la campagne produit, mais sans réciprocité. L’urbanisation s’est construite sur le transfert de richesse et de valeur depuis les campagnes vers les centres urbains. Pour protéger les moyens de subsistance, il faut inverser cette logique, je crois : créer des alliances de solidarité entre consommateurs et producteurs, entre territoires, pour construire une souveraineté alimentaire partagée et réaliser le droit à l’alimentation pour toutes et tous.
Des politiques publiques peuvent favoriser ces liens : infrastructures locales, marchés de proximité, transports ruraux, mais aussi programmes sociaux qui reconnaissent le travail de soin et de reproduction réalisé dans les campagnes.
En vérité, la lutte contre la flambée des prix alimentaires n’est pas seulement une question économique. C’est une lutte politique en premier lieu.
Elle met en face deux visions du monde :
- d’un côté, celle où la nourriture est un produit soumis à la logique du profit ;
- de l’autre, celle où elle est un bien social, fruit du travail collectif et de la solidarité.
Tant que l’agriculture restera dépendante des marchés mondiaux, tant que la valeur du travail rural sera déterminée par les forces du capital et non pas par les besoins humains, la vulnérabilité des campagnes persistera.
Protéger les moyens de subsistance des populations rurales – et en particulier les femmes – suppose donc de rompre avec cette dépendance, de reconnaître les économies locales fondées sur la justice sociale, la coopération et l’égalité.
Ce n’est pas une utopie. C’est une condition pour que la nourriture cesse d’être un instrument de domination et redevienne ce qu’elle devrait toujours être : un droit, un lien, pour une vie.

Ressources utiles :
- Rapport de la 53e session du CSA
- Rapport L’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde
- Cadre d’action du CSA pour la sécurité alimentaire et la nutrition lors des crises prolongées
- Rapport succinct du CSA sur la gouvernance collaborative en vue d’une action concertée pour faire face aux nouvelles crises alimentaires mondiales et transformer de manière durable les systèmes agricoles et alimentaires
